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Rééducateurs, vos papiers ! (en rapport avec les Réseaux d’Aides Spécialisées aux Elèves en Difficulté (Rased)
jeudi 6 mai 2010, par
Mme Marie-Annick ROGER, première adjointe représentant le Maire de Reims,
Mme Marie-Noël D’HOOGE, conseillère générale représentant le Président du Conseil Régional,
M. René-Paul SAVARY, Président du Conseil Général,
Madame Dominique HANROT, présidente de l’AREN 51, référente du congrès, membre du Bureau national de la FNAREN
Mesdames, Messieurs les congressistes,
Chers collègues, chers amis.
Notre XXIIe congrès s’est choisi comme titre :
« La rééducation, zone frontière ? (point d’interrogation)
Ont-ils voulu se la jouer Sangatte ? On les sort de l’école pour de bon et l’on dit que le problème est réglé.
La rééducation à l’école - une reconduite à la frontière ?
Imaginons :
« Rééducateurs, vos papiers !
Qui ? moi ?
Oui vous. Vos papiers. C.A.E.I. Certificat d’Aptitude à l’Enfance Inadaptée. 1970. Ouh là c’est vieux, ça, très vieux.
Oui mais c’était le bon temps : Decroly, Freinet, Lacan, la psychanalyse dans la rue, la psychiatrie dans tous les secteurs, les écoles ouvertes, la pédagogie nouvelle…
Oui mais enfin maintenant il est temps de prendre sa retraite. Les temps ont changé ; Et puis tous ces gens, ils sont morts non ?
Et vous ?
Qui ? moi ?
Oui, vous. Vos papiers. CAAPSAIS. Certificat d’Aptitude aux Actions Pédagogiques Spécialisées de l’Adaptation et de l’Intégration scolaire. 1987. Ouh la ! c’est ringard. L’Adaptation et l’Intégration Scolaire c’est parti en fumée [1], vous ne le savez pas ?
Si. Mais mes papiers ne sont pas périmés pour autant.
Non mais il va falloir vous rééduquer. Et puis vous faîtes de la résistance ?
Non. Pourquoi dites-vous ça ?
Vous ne travaillez pas en Réseau ?
Si avec des psychologues et des enseignants spécialisés.
Mais vous êtes bien des enseignants spécialisés aussi non ?
Oui mais notre fonction est de pratiquer la rééducation.
Non. Vous êtes des enseignants spécialisés chargés de l’aide rééducative. Je crois qu’il va vous falloir un PPRE.
Qu’est ce que c’est, un PPRE ?
Un Programme Personnalisé de Réussite Evolutive. Vous en avez grand besoin, et on se reverra dans six mois ; On fera une évaluation de vos progrès et si la rééducation a bien fonctionné alors on pourra peut-être vous ré-intégrer…
Et vous ?
Qui ? moi ?
Oui, vous. Vos papiers. CAPA-SH. 2004. Ah ! enfin des jeunes ! Certificat d’Aptitude Professionnelle pour les aides spécialisées, les enseignements adaptés et la scolarisation des élèves en Situation de Handicap. Mais au fait, vous n’avez pas fait de l’opposition il y a trois ans ? en janvier 2004 ?
Oui un peu.
Un peu ? Vous n’avez pas écrit, je cite de mémoire : « nous demandons une formation professionnalisante et qualifiante ? »
Si.
Et vous n’avez pas signé un manifeste en 2006 à propos du Réseau d’aide et de soutien ?
Oui, un peu.
Trois ans et déjà de la petite délinquance… Benisti l’avait dit dans son rapport. Allez je vous colle un zéro de conduite ! et l’on ne discute pas sinon… Je vous reconduis à la frontière… Oui mais quelle frontière en fait ? car tout est possible pour le rééducateur. La frontière du possible ? c’est l’inhibition. Celle des enfants qui n’arrivent plus à faire, à oser faire, dire et même penser. Alors le rééducateur l’accompagne le long de ses limites, pour les
connaître tout d’abord puis les dépasser. Connaître ses limites, c’est accepter de ne pas savoir pour mieux apprendre !
« Sur le rivage des mondes infinis, des enfants s’assemblent. La tempête erre dans le ciel sans routes, les navires sombrent dans la mer sans sillages, la mort rôde et les enfants jouent… ». [2]
Le rééducateur avec. Et il joue hors des frontières, hors limites, hors la classe. Mais que joue t-il ? À quoi joue t-il ?
Apprendre est aussi une affaire de jeu. Apprendre peut être un jeu. La souplesse pour rendre possible et supportable la rencontre et la confrontation du monde intérieur de l’enfant au monde inconnu et parfois effrayant des apprentissages de l’école est essentielle.
Théo a bientôt huit ans et en septembre après un deuxième CP, entre au CE1 sans savoir lire. Le père est analphabète, la mère a disparu de la vie de cet enfant alors qu’il avait deux ans.
Je travaillerais avec Théo lors du deuxième CP et je dirais sans résultat probant à l’époque. Des jeux d’identifications vont parsemer les séances, imitation du père, avec les enfants à nourrir, père sans travail et qui fait le ménage. Séance après séance avec insistance, cette figure du père est présente, sans équivoque, sans jeu. Aucune métaphore n’apparaît pour détacher et ainsi mieux appréhender l’emprise des identifications.
Un essai d’aide pédagogique spécialisée se met en place au début de cette année scolaire avec très vite l’obstination chez l’enfant d’un désintérêt total, c’est-à-dire l’impossibilité de s’accrocher au moindre signe de lecture, de calcul, du scolaire. Et une proposition de remettre de l’aide rééducative en jeu m’est demandée.
« Jeu, nécessitant que l’adulte se « mette en jeu », avec ce qu’il a dans la peau » écrivait Jean Epstein [3]
Première séance : Rien. Pas de mots, pas de jeu.
Deuxième séance : Rien. Pas de mots, pas de jeu. Je parle de ses parents, de cette nouvelle rencontre entre nous et précise que nos séances seront pour le moment des entretiens pour essayer d’en savoir un peu plus.
Troisième séance : Rien. Pas de mots, pas de jeu. Je lui dis ma colère contre ses parents qui ne le laissent pas apprendre à lire. Chacun son histoire et Théo a droit à la sienne.
Quatrième séance : Tête baissée, voix murmurante, il me dit : « Papa, il sait pas lire parce que sa maman avait besoin de lui ».
Cinquième séance : L’après coup de ce qu’il m’a dit la fois précédente me fait reprendre ses propos et lui dire : « Alors, penses-tu que si tu n’apprends pas à lire, ta maman reviendrait pour avoir besoin de toi ? »
Sixième séance : Il dit, à peine entrée dans la salle de rééducation : « moi, je veux apprendre à lire, je ne veux pas être comme papa ». La synthèse qui viendra quelques semaines plus tard avec l’enseignante nous donne des signes de plus en plus significatifs sur l’entrée en apprentissage de la lecture de Théo.
En rééducation, il est passé résolument dans les jeux de symbolisation, de représentation à l’aide d’un album que nous avions construit l’année passée, album qui racontait chaque « histoire » collée à la figure du père que j’avais écrite sous sa dictée.
Il est passé du côté du JE. Souplesse de la pensée, de l’imagination, de la parole : il est passé du côté du JEU.
Alors la fonction de rééducateur : une reconduite à la frontière ou un laisser-jouer ?
Imaginons l’école comme le théâtre du jeu.
Des chercheurs, des praticiens, des professionnels de l’enfance nous ont prouvé le bienfondé, la nécessité et l’essentiel du jeu chez l’enfant pour grandir : Henri Wallon parlait de la phase d’imitation, des jeux d’alternance passivité-activité dans le processus du développement psychomoteur. Sigmund Freud déroulait une bobine pour transformer les affects angoissants. Donald Winnicott créait entre jeu et réalité et explorait l’entre-deux, le transitionnel. Plus près de nous et plus proche sur le terrain, Alain Guy écrit : « L’acte de jouer peut-il s’opposer efficacement à l’activité autoroutière de contrôle massivement développé aujourd’hui ? … Alors que l’acte de jouer emprunte volontiers les petits chemins détournés indispensables à la formation du sujet ». Et combien d’enseignantes de maternelle l’ont compris et avant elles, d’éducatrices des jardins d’enfants…
En quelque sorte, ces grandes personnes nous ont appris que le jeu est le premier langage chez l’enfant, sa façon de parler au monde de son monde à lui.
À l’instar du bébé qui crée sa première pensée, sans doute en « hallucinant » le sein afin de pouvoir patienter, calmer son angoisse vitale (de se nourrir), l’enfant à la bobine de Freud met en scène une émotion insupportable pour mieux la vivre.
L’esprit du jeu de l’enfant est qu’il transforme par ses propres soins une situation désagréable, angoissante en une représentation, mise en scène d’affects soutenables et vivables. C’est aussi l’occasion de mettre en jeu, dans son jeu les affects très apeurants d’agressivité et de colère ressentis à l’encontre de l’objet, mais sans pouvoir s’en sortir lui-même.
L’enfant est prisonnier de ce qu’il a forgé. La parole du rééducateur, le lieu de l’aide rééducative permet le délaissement de cette colère et des effets néfastes pour l’apprentissage. Le jeu symbolique est l’essai de transformer la pulsion en pensée ; la chose en mot ; l’agir en langage. Toutes choses indispensables pour un écolier afin d’éviter la violence ou l’inhibition. Pour reprendre les travaux de Lévi-Strauss, le passage de la nature à la culture pour s’humaniser.
Les rééducateurs de l’Education nationale sont des passeurs de culture (s), des passeurs de frontières.
Quel anachronisme de leur part d’oser penser leur école ainsi, alors que nos sociétés se réduisent à l’heure du scientisme débridé à une avant-scène formatée d’éléments interchangeables et indifférenciés. Mais tous ceux, qui comme moi ont enseigné, travaillé et joué avec des élèves peuvent souscrire à cette très belle idée exprimée par Christian Jeanclaude : « la sublimation procède de l’amour alors que le symptôme procède de la peur » [4]
Mesurons-nous assez la souffrance des élèves en échec scolaire ? J’aimerais être sûr que les rééducateurs que nous sommes, continueront encore longtemps à jouer des limites, à jouer sur les bords, à jouer avec l’enfant afin de le ramener à l’école pour l’aider à passer la porte des savoirs et ouvrir le regard de l’élève sans crainte sur le monde des apprentissages. Comme le disait si justement Maud Mannoni « … En faisant jouer au niveau du sujet la dialectique du désir. »
Ce fut aujourd’hui ma dernière représentation devant vous, sur la scène du congrès de la FNAREN, je tiens alors à vous remercier pour m’avoir accompagnée dans cette très belle aventure humaine et intellectuelle.
Encore une fois, merci pour votre attention.
Noëlle FIAULT, Présidente de la FNAREN. Reims, le 31 mai 2007.
Notes
[1] A.I.S. devient A.S.H. en 2006 : en anglais et en allemand, fumée.
[2] Rabindranath Tagore, « L’offrande lyrique ». Poésie, Gallimard.
[3] Epstein Jean « Le jeu enjeu » éd. Armand Colin, 1985
[4] Jeanclaude Christian, Les ombres de l’angoisse, Paris, Bruxelles, De Boeck, 2005
